La légende du Chevalier de Cire

Ou Comment Silfemer l’apiculteur devint le plus preux des chevaliers et terrassa la chimère Atranax

Il était une fois, dans les temps des anciens rois, un enfant qui se nommait Silfemer. Il habitait un petit village perché sur les hauteurs de la chaîne des Parallères, aux confins du royaume. Il n’avait ni mère ni père : ses seuls parents étaient le vent dans les hautes herbes et les torrents qui choquent les pierres. Les villageois le voyaient courir la montagne, les cheveux emmêlés, les genoux écorchés par les chardons ; et le soir, quand il rentrait pieds nus, on murmurait qu’il était plus proche des bêtes que des hommes.

Or, dans les bois de pins qui ceignent les Parallères, Silfemer trouva un essaim d’abeilles. Les ours les guettaient, les renards rasait leurs rayons, et les orages abattaient leurs arbres. Silfemer leur dit : « Si vous me donnez votre miel et votre amitié, je vous garderai des dangers de la forêt. » Les abeilles acceptèrent. Dès lors, il veilla sur leurs ruches comme un frère : il chassait le prédateur, relevait les branches brisées, et les abeilles, en retour, le suivaient partout où il allait, bourdonnant autour de sa tête comme une couronne vivante.

La première épreuve.

Un matin, un contingent de brigands descendit des cols. Ils mirent le feu aux granges, frappèrent les portes, et crièrent qu’ils emporteraient tout or, tout grain et toute vie. Les hommes du village tremblaient ; Silfemer, lui, appela ses abeilles. Elles s’élevèrent en nuée noire et dorée, qui telle une armée accablèrent les gredins de leur bourdonnement et de leur funeste venin, si bien que beaucoup d’entre eux préférèrent trouver un trépas plus doux en se jetant dans les ravins. Quand le silence revint, le seigneur du lieu — ou, disent certains, le roi lui-même, de passage dans les marches — fit venir l’enfant sauvage et lui dit : « Tu as défendu ce qui est nôtre. Dès aujourd’hui, tu es chevalier. » On lui donna une épée trop longue pour ses bras, une cotte trop lourde pour ses épaules, et un casque poli comme un miroir. Mais Silfemer garda près de lui un morceau de cire de ses abeilles, car il savait que l’acier seul ne fait pas un preux.

La deuxième épreuve.

Le temps passa, et la renommée du jeune chevalier monta jusqu’à la cour. Alors on lui confia une tâche plus dure : près du Lac des Quatres Chimères, sur les crêtes des Parallères, un Pantours — bête mi-panthère, mi-ours, rare entre les rares — dévorait les troupeaux et fermait le passage des marchands. Nul chevalier n’avait osé le poursuivre jusque dans les pins. Silfemer y alla. Trois jours et trois nuits, il marcha dans la brume du lac. Le troisième soir, le Pantours fondit sur lui. L’épée glissa sur la fourrure ; les griffes déchirèrent le bouclier. Alors Silfemer siffla, et les abeilles vinrent une seconde fois : elles piquèrent le museau et les paupières de la bête jusqu’à ce qu’elle rugît et s’enfuît vers les pics. Silfemer ne la tua point ; il la chassa hors des chemins des hommes. Quand il revint, on dit : « Voici un chevalier accompli à demi — car il a vaincu les hommes et les chimères. Il ne lui reste plus que les monstres. »

La troisième épreuve.

Enfin vint le jour où la chimère Atranax se leva contre le royaume. Elle avait trois gueules et une ombre qui couvrait les vallées ; son souffle brûlait les villages comme brûle la paille. Le roi demanda qui oserait l’affronter. Silfemer s’avança. Avant le combat, il prit une bougie de cire — cire de ses abeilles, fondue de leurs propres rayons — et l’apposa sur son casque. « Tant que cette flamme vivra, dit-il, je vivrai. » Puis il marcha au-devant d’Atranax.

Le combat dura du lever du soleil jusqu’au crépuscule. Le vent des ailes de la chimère aurait dû éteindre toute chandelle ; la pluie de sang et de poussière aurait dû noyer toute mèche. Pourtant la bougie de Silfemer ne s’éteignit point. Elle brûla droite et jaune jusqu’à l’heure où l’épée du chevalier trouva le cœur de la bête, et où Atranax s’écroula dans le silence des Parallères.

Alors seulement la flamme trembla — et s’éteignit d’elle-même, comme si elle avait achevé sa tâche.

On ramena Silfemer en triomphe. «Je te fais Prince de mon Royaume » lui dit le roi, mais le jeune homme répondit simplement “Je suis fils du vent dans les pinèdes, enfant des montagnes, je ne commande à personne et ne règne que sur les ruisseaux.” Il demanda une seule chose : qu’on peigne sur son blason une ruche. Depuis ce jour, on l’appelle le Chevalier de Cire ; et l’on raconte encore, dans les villages des Parallères, que les abeilles reconnaissent ceux qui les protègent — et que la cire des justes ne s’éteint pas avant la fin du devoir.


Mildred, le Roi des Fifres, et Astel

Ou Comment un amour défendu fit lever les armées, et comment le Bayou Re dévora l’esprit d’un roi

On raconte — et les vieux conteurs le jurent encore au coin du feu — qu’il fut un temps où les fifres menaient la guerre aussi sûrement que les lances. À leur tête marchait Mildred, qu’on nommait le Roi des Fifres : non point qu’il régnât seulement sur les flûtes et les tambours, mais parce que, là où passait sa musique, les hommes suivaient, et que les royaumes voisins tremblaient au seul écho de ses airs. Il se dit chez les anciens que sa flute de roseau lui avait été remise par le Bayou Re en personne et que quiconque entendait sa musique tombait sous le charme de sa suave mélodie.

Or, en ces jours-là, Mildred vit Astel.

Elle était promise à un autre roi — un seigneur du royaume d’à côté, dont les frontières baignaient dans les tourbes du Mangle. Le contrat était scellé, les messagers partis, les robes brodées. Mais Mildred, dès le premier regard, sentit en lui une flamme que nulle raison ne pouvait éteindre. Il l’aima d’un amour fou, d’un amour qui ne demande ni permission ni lendemain — et Astel, dit-on, lui rendit ce feu en secret, car le cœur ne sait pas toujours obéir aux traités des princes. D’autres prétendent qu’il joua pour ses oreilles un de ses airs dont il avait le secret.

Alors Mildred fit ce que font les amoureux désespérés quand ils ont une couronne : il déclara la guerre.

Les fifres sonnèrent d’un bout du pays à l’autre, les armées se mirent en marche au son des flutiaux et des tambours, tandis qu’on fourbissait les épées et les lances. Mildred porta le fer contre le royaume auquel Astel était promise, croyant, peut-être, qu’en brisant la couronne du promis, il briserait aussi les chaînes qui retenaient sa bien aimée au premier. Les frères et les sœurs d’hier se déchirèrent en de sanglantes batailles, on ne compta plus les cadavres que charriait les bras de Maata. Les saisons passèrent ; les morts s’amoncelèrent ; et Astel, prise entre deux feux — l’amour qui la brûlait et le devoir qui l’écrasait — vit le monde s’effondrer autour d’elle.

Un matin, dit le conte, depuis le sommet de sa tour, elle contempla une dernière fois le soleil se lever, il était encore rouge du sang des morts de la veille. Puis elle sauta vers l’abymes qui accueillit sa chute.

Quand la nouvelle parvint à Mildred, quelque chose se rompit en lui qui ne se raccommoda jamais. Il ne rentra pas. Il ne pleura pas . Il fit sonner ses fifres, et ses soldats derrière lui il s’enfonça dans les marais de l’Ouest— là où le Bayou Re ouvre ses bras noirs et ses brumes sans fond. Depuis ce jour, on prétend qu’il y mène une guerre sans fin : non plus contre un roi de chair, mais contre les spectres, les ombres qui se lèvent de l’eau et se reforment dès qu’on les abat.

Les voyageurs qui longent le bayou jurent parfois entendre, par nuit calme, le souffle des fifres au loin. D’autres disent n’avoir vu que la brume. Mais tous s’accordent sur ceci : Mildred n’est jamais revenu, et le Bayou Re n’a jamais rendu ce qu’il a pris.


Le Bayou Re

Ou Chanson des marais de l’Ouest

Les gens de l’Ouest le nomment sans le comprendre : Ils laissent du pain noir au bord des roseaux ; Ils baissent la tête quand le brouillard vient prendre La forme d’un roi tout en ombre et en crocs.

Nul ne sait s’il fut homme ou monstre qu’on enchaine, Ni quel antique mal l’attacha sous les joncs ;
On dit que sa carcasse repose près d’un vieux chêne,
Le front couronné de nymphéas en bourgeons

Il connaît les secrets que les noyés murmurent,
Les noms que le vent porte aux cabanes sans toit ;
Et ceux qui l’ont suivi jusqu’aux eaux qui susurrent
Reviennent sans leur ombre, et parlent sans leur voix.

Dans les marais brumeux où les saules s’inclinent, Marche sans bruit et mesure chaque mot Garde toi loin des flots noirs qui scintillent, Il a les bras longs, l’oeil opaque du corbeau